Quand on travaille dans le cadre des EHPAD (Etablissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes), on ne peut qu'être saisi de vertige quand on examine l'ampleur des textes venant à la fois légiférer, règlementer et dire les bonnes pratiques...que l'établissement devrait avoir intégré pour mener une démarche d'évaluation...ou juste pour fonctionner "dans les clous".

D'abord ces établissements sont régis par la loi 2002-2 qu'il n'est déjà pas simple de mettre en oeuvre dans tous ses attendus, tout en veillant à actualiser les outils en permanence. Ensuite, ils font aussi l'objet de conventions tri-partites avec leurs financeurs qui sont parfois extrêmement détaillées dans leurs attendus et objectifs. Mais ils ont aussi fait l'objet d'une attention particulière (pour ne pas dire plus) de la part de l'ANESM qui leur a consacré pas moins de 4 recommandations thématiques (soit plus de 250 pages...sans les annexes). Heureusement, il a dans ces textes des "essentiels" qui reprennent les idées fortes (cela fait au total prés de 20 pages).

Il faut y ajouter la recommandation sur l'évaluation interne qui fait elle même prés de 100 pages. Même si on peut y trouver des éléments intéressants, elle est d'un abord que l'on peut sans exagérer qualifier de rebutant. Et je défie quiconque d'évaluer le temps qui serait nécessaire pour la mettre en place comme elle est proposée. Il faudrait aussi, si l'on voulait être puriste, y ajouter les recommandations transversales (la bientraitance, le projet personnalisé, l'ouverture sur l'environnement, etc). Tout cela sans même parler de l'ensemble normatif non spécifiquement lié aux EHPAD qui régit la sécurité des locaux, la sécurité alimentaire, le droit du travail, l'accessibilité et j'en oublie certainement.

Cette normalisation du secteur n'a pas que des inconvénients, il faut en convenir. Elle a obligé des établissements à questionner des fonctionnements problématiques, elle a généré nombre de progrès particulièrement dans le déplacement des frontières entre ce qui est admissible et ce qui ne l'est pas. Elle a créé des dynamiques de travail dont je vois de très nombreux bénéfices tant pour les résidents que pour les équipes. Elle invite à un regard externe sur les établissements qui doivent sortir de ce qu'a pu être leur isolement et leur fonctionnement en vase clos. Il ne faut pas revenir sur nombre de ces évolutions.

Pour autant, cette inflation normative dont on a vu la fulgurante accélération dans la dernière décennie a aussi des conséquences problématiques. La première est qu'aucun établissement ne peut plus jamais être en règle sur tous les plans, ni prétendre qu'il a pris en compte tout ce qu'il aurait du prendre en compte. Ensuite, le risque est grand d'une inflation procédurale dont l'efficacité est douteuse, quand elle est essentiellement destinée à se garantir contre une potentielle accusation. Elle va parfois jusqu'à des fonctionnements en faux self comme disent les psychologues (la façade ne ressemble pas vraiment à ce qui se passe dedans). Et elle pousse à une attitude globale de soumission, de crainte ou de révolte un peu puérile face à un ordre extérieur menaçant (est ce que je suis en règle ? qu'est ce qui va m'arriver ?). Et j'observe souvent qu'elle tend les relations entre autorités et structures sur un mode accusatoire dans un système en tension sur le plan du financement.

Face à cela, il est évidemment central de continuer à s'intéresser au travail réel et de ne pas céder à la tentation de ne regarder que la prescription et son respect littéral. L'enjeu reste bien de savoir si l'action au regard de ses usagers est faite de manière correcte et non de savoir si l'équipe parle l'Anemsien...(certains évaluateurs semblent l'oublier régulièrement). Il faut aussi assumer de choisir et définir des priorités raisonnées et de les défendre plutôt que d'imaginer qu'on sera protégé en étant "en règle". Et ça n'est pas facile dans tous les contextes.

Alors, sur le principe, on ne peut évidemment qu'être pour le choc de simplication promis. Est-il raisonnable de l'espérer tant les forces qui poussent à cette inflation normative sont nombreuses (et bien intentionnées) ? C'est moins sûr.

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