Les titres de quelques ouvrages récents sont éloquents quant au risque que ferait peser selon eux l'évaluation (La folie évaluation/Roland Gori - Tyrannie de l'évaluation / Angélique del Rey) et il ne manque pas d'articles dans l'action sociale et médico-sociale pour reprendre et décliner ad nauseam cette même crainte voire détestation.

A l'analyse, plusieurs types d'arguments montrent pourtant ce que la démonstration a de peu satisfaisant.

D'abord, ces auteurs ont une tendance évidente - même s'ils s'en défendent - à généraliser et à faire comme si l'évaluation constituait un vrai objet unifié, unique, concret...voire maléfique. Pour utiliser un terme parlant, ils la réifient en permanence ( transformer une abstraction en un objet concret, appréhender un concept comme une chose concrète).

Pourtant, il est aisé de constater qu'elle constitue une nébuleuse mais surtout une activité généralisée qui résiste à toute analyse unifiante. Qu'y a-t-il vraiment de commun entre l'évaluation, d'un élève, de la nocivité d'un médicament, de la résistance d'un matériau, de la qualité des prisons, du respect des droits humains dans un pays, de l'action d'une maison de retraite, d'un séjour de vacances, ou encore de la politique du handicap ?

Cette manière de penser l'évaluation globalement et au singulier vient ainsi affaiblir considérablement le propos. Car s'il est facile d'adhérer aux critiques souvent justifiées que portent ces auteurs quand ils dénoncent les évaluations purement quantitatives, l'évaluation bibliométrique des chercheurs, les évaluations cache sexe de décisions déjà prises, les évaluations qui créent de la compétition entre individus...en quoi cela dévalorise-t-il l'évaluation comme démarche de questionnement de la "valeur" d'une action ? comme démarche de pensée de l'action ?

Mais il est vrai qu'il est moins vendeur de titrer sur les mauvais usages de l'évaluation (ce qui amènerait à accepter qu'il y en a de bons)...que de la vouer à une exécration globale dans un registre prophétique (tremblez manants, nous allons maintenant vous révéler le vrai danger, etc !)

En ce qui concerne l'évaluation des actions et des structures (et pas l'évaluation des individus) à laquelle je cherche comme d'autres à contribuer, je peux admettre nombre de critiques qui sont des invitations à penser plus loin en étant attentif à la complexité L.BARBE_Evaluation_effets_ACTIF.pdf(cf article).

Mais les auteurs de ce courant critique font souvent comme s'il n'existait aucune dynamique sociale qui s'intéresse à la bonne manière de faire de l'évaluation et comme si personne n'en faisait de manière raisonnée et consciente...(cf site de la Société Française d'Evaluation).

Pour prendre la question par un autre bout, quelle est la logique dominante des structures ou institutions qui ne pratiquent pas l'évaluation voire la refusent activement particulièrement quand elle est exogène ?
- soit elles considèrent que toute autorité vient du passé (il faut juste continuer à faire vivre ce qui existe déjà) ;
- soit elles considèrent que leur parole vaut vérité (pourquoi donc demander à leurs usagers ce qu'ils en pensent ? pourquoi donc vérifier si les promesses sont tenues ? si la réalité est à la hauteur du discours ? ).
- soit la vérité y est aux mains de "sachants" se percevant comme l'élite de la pensée et du sens. A l'évidence, ceux-ci évaluent souvent en niant le faire...

Bref elles esquivent le débat et préfèrent l'éthique de conviction à l'éthique de responsabilité. Qui pense vraiment que la situation d'avant, dans laquelle les institutions n'étaient jamais questionnées était vraiment meilleure ? plus respectueuse des personnes ? plus conforme à l'éthique démocratique ?

• Il est amusant de constater que les partisans de ce point de vue ne mesurent pas (mais la question les intéresse peu) à quel point, dans le domaine des politiques publiques en France, l'évaluation est bien plus brandie, évoquée un peu magiquement que réellement mise en oeuvre. Elle reste surtout de peu d'influence dans les décisions qui découlent le plus souvent des grands débats idéologiques que nous aimons tant. Les exemples du Rmi et du Rsa sont, entre autres, parfaitement typiques de cette situation.

• Pour toutes ces raisons, j'ai donc l'impression que ces accusations s'inscrivent dans une même veine donnant l'impression d'entendre sempiternellement la même antienne (refrain, souvent bref et de préférence chanté, avant et après un psaume).

Alors je trouve dommage que la généralité du propos masque les légitimes dénonciations que portent parfois ces auteurs sur les usages discutables voire dévoyés de l'évaluation

Mais accuse-t-on la pensée parce que certains l'utilisent mal ? la recherche parce que certains lui font dire des choses discutables ? le fait de cuisiner parce que certains servent de mauvaises gamelles ?

Pour le reste, la barbarie qui continue à nous menacer porte bien d'autres noms...

P1000284.JPG